Dans notre métier d’animateur-trice culturel-le, il y a le volet programmation qui reprend les propositions que nous ferons à notre public durant toute une saison culturelle. Pour cela, en équipe, nous partons régulièrement en visionnage de spectacles, dans d’autres centres culturels ou dans des festivals dédiés aux programmateurs.  Ces visionnages nous permettent de nous forger une opinion, d’envisager ou non la programmation future dans notre lieu, d’évaluer si tel ou tel spectacle plairait à notre public, sur notre territoire. Ils nous permettent de sélectionner le plus minutieusement possible les thématiques que nous avons à cœur de proposer au public tant scolaire que non-scolaire. Quels spectacles questionneront véritablement le monde qui nous entoure, bousculeront les idées reçues et le prêt-à-penser, titilleront notre imagination et nous feront vivre des émotions ? En effet, en tant que Centre culturel, nos missions vont bien au-delà du simple divertissement.

Lors de nos déplacements, nous avons souvent fait le constat d’une scène très ‘blanche’. Peu de fois, dans le théâtre surtout, avons-nous vu des artistes noirs, arabes ou asiatiques défendre des premiers rôles. Et très souvent, ce phénomène nous a interpellés. Pourquoi cette impression du peu de mixité culturelle sur scène mais également dans les parterres des salles ?

Pourtant, cette mixité culturelle est bel et bien présente dans les écoles où les enfants grandissent avec les mêmes histoires, contes et films que des enfants blancs. Ils et elles se sont sûrement identifié·e·s aux héros et héroïnes de ces œuvres. Qu’est-ce qui fait qu’ils et elles se retrouvent écartés du monde de la Culture ?

Le racisme est-il un frein à la montée sur scène de ces artistes ? (Comme il est un frein dans beaucoup d’autres domaines professionnels). Les artistes se sentent-ils légitimes à suivre des études de théâtre et à accéder à la profession de comédien·ne ? Quelle est l’influence du milieu socio-économique des étudiants sur l’accès puis la réussite de ces études artistiques ?

Au sortir du Conservatoire, la comédienne du seule-en-scène « Défaut d’origine » (programmation scolaire), Yasmine Laassal, reçoit cette phrase poignard venant, je cite : ‘d’hommes blancs et bien vivants:’ « Yasmine, tu es vraiment bien, très bien même, très très très bien, mais tu ne joueras jamais Juliette ».

« Le costume de l’Arabe ou de la Marocaine pour être plus précise, me colle à la peau. Quoi qu’il arrive, je l’emporte partout où je vais ».

C’est à l’une de ces thématiques que s’attaque le seule-en scène autobiographique « Défaut d’origine ». Avoir des cheveux épais et foncés, une peau mate, exclut la petite Yasmine. Née dans les années 70, d’un père arabe et d’une mère belge, Yasmine vit à Mouscron avec sa maman et voit très peu son papa, qui vit au Maroc. Elle est à cheval entre deux origines et ça bouscule son identité. On lui fait constamment remarquer qu’elle a une tête et un nom d’arabe : cela s’appelle le racisme ordinaire. En fait, cela s’appelle le racisme tout court. Elle ne peut pas être une princesse car les princesses ont de longs cheveux blonds. Elle dit « Je me suis souvent demandé ce qui avait pu favoriser le développement d’un imaginaire collectif aussi hostile autour de tous ces peuples qu’on dit Arabes : hostilité envers leurs cultures, leurs langues, leurs traditions. Parce que les Arabes ont eu leur heure de gloire, leurs siècles même, au pluriel ! ». Et à force de stéréotypes, de préjugés et de discriminations, Yasmine a honte. Heureusement dans ce cas-ci, la fin est heureuse puisque Yasmine Laassal a poursuivi ses études de théâtre. Elle est désormais professeure au Conservatoire de Mons et joue dans de nombreux spectacles. Mais combien de personnes ont été écartées du parcours de comédien·ne par honte ou par discrimination ?

Ces artistes sont-ils « ailleurs », sur d’autres scènes ou dans la rue, dans d’autres domaines artistiques moins représentés dans les lieux financés ? Nous remarquons par exemple que la scène musicale se diversifie davantage ces dernières années, tant au niveau de ses artistes que du public. Les propositions sont florissantes dans le domaine des musiques urbaines (slam, rap, hip-hop, …). Nées dans la rue, elles gagnent progressivement du terrain sur les scènes officielles. La mixité culturelle semble mieux représentée dans le secteur musical et on ne peut que s’en réjouir. Espérons maintenant qu’elle gagne les planches de théâtre !

Le sujet est politique, le sujet est sociologique et dans notre posture d’animateur-trice, nous en maitrisons finalement bien peu de choses. Les raisons pour lesquelles les comédien-nes racisé-es sont relativement absents des planches et le public des salles, sont plurielles. Cet article n’a pas d’autre prétention que celle d’ouvrir une fenêtre de réflexion sur un phénomène complexe et à nous encourager, nous, en tant que programmateurs, à réfléchir sur l’inclusivité de nos propositions, sur la démocratisation culturelle et la démocratie culturelle. Sur l’ouverture aux autres, la connaissance des autres et de leurs goûts. Parce que, de toute évidence, il n’y a pas une Culture mais des Cultures. Et plusieurs façons de faire « Culture » ensemble. Des intersections possibles. A l’évidence, la scène blanche continue d’exclure d’autres corps, d’autres physiques, sans doute un vieil héritage colonial dont il est bien difficile de se défaire. Elle perpétue, à son insu ou pas, toute cette discrimination.  Et cela ne concerne pas que la partie visible de l’iceberg, c’est-à-dire, la scène. Metteurs-ses en scène, auteur-trices, publics en sont eux-aussi exclus.

Sandra

Pour aller plus loin dans cette réflexion

De la propagation des stéréotypes raciaux à la volonté de décoloniser les plateaux de théâtre